DANS UN CERCUEIL DE GLACE

Face au miroir de la salle de bain, Albane était comme hypnotisée par son œil gauche perdu dans une boursouflure d’un brun violacé. L’œuvre de ce monstre d’Armand. Son regard parcourait le reflet de son corps nu, relevant chaque ecchymose, en évaluant l’importance et le temps qu’il leur faudrait pour passer du brun au violet, au bleu, au vert, puis au jaune, avant qu’enfin ils s’effacent. Et avec eux la honte qu’ils portaient. Avant qu’ils ne laissent, sans doute, la place à d’autres.

La veille, il était rentré de nouveau avec la rage aux poings. L’envie d’en découdre avec le monde entier. Mais le monde était hors d’atteinte, et Albane à portée de bras. Il l’avait laissée là, pantelante, gémissante. Implorante. Implorant non pas Armand de cesser, mais le Ciel de la débarrasser de lui. Armand était sourd à ses prières quand le Ciel semblait tout ouïe.

Au bout d’un moment, comme un chat lassé de tourmenter sa proie, il était reparti. Il avait claqué la porte dans un dernier accès de violence, un baroud de déshonneur dont il était coutumier. Alors Albane avait pleuré avant de s’effondrer sur son lit. Pour dormir un peu et oublier beaucoup. Mais à son réveil, sa mémoire palpitait encore douloureusement.

Elle sortit de la salle de bains, enfila des sous-vêtements et un pull, sa hâte entravée par les élans de souffrance qui martyrisaient son corps défait. Elle prit son téléphone et appela sa fille. « Allo, Solveig, ma chérie ? », mais elle ne put aller plus loin, sa voix s’étranglant dans sa gorge serrée, comme sous l’emprise d’Armand. Et puis les mots, d’abord indistincts, s’étaient faits plus précis dans sa bouche. De bribes incohérentes entrecoupées de sanglots, elle avait formé des phrases de plus en plus longues. Un témoignage à charge contre son tortionnaire, une longue litanie de reproches dépassionnés, usés d’avoir été trop dits.

Dans l’écouteur, la voix de sa fille lui parvenait, lointaine, incapable de lui apporter un réel réconfort. Un sentiment de sécurité qu’elle savait ne pas avoir le droit d’exiger de sa part. Même s’il y avait bien longtemps que les rôles s’étaient inversés. Et cette permutation s’était instaurée lors du départ de Solveig, incapable de supporter plus longtemps la présence de cet homme violent n’ayant pas sa place dans sa vie. « Maman, tu m’entends ? Il faut que tu partes. Vite.
— C’est facile à dire, pour toi…
— Parce que tu crois que c’est “facile” de te savoir à la merci de ce monstre ? Tu crois que je suis heureuse de craindre pour ta vie tous les jours ? Arrête de te mentir et fais tes valises avant qu’il rentre.
— Tu as peut-être raison…
— Pas “peut-être”. J’ai raison, et tu le sais aussi bien que moi. Alors ne perds pas de temps et prépare tes affaires. »

Albane raccrocha. Son pouls devenu fou par la perspective de quitter ce lieu infernal l’électrisait en même temps qu’il la tétanisait. Car comment trouver la force de braver un interdit qu’il lui avait littéralement enfoncé dans le crâne au cours de ces quinze dernières années ? Et elle ne pouvait pas non plus oublier le regard froid et désabusé des policiers qui avaient pris tant et tant de dépositions. De coups de poing en mains courantes, elle avait fini par se dire qu’Armand et elle devaient être unis comme les doigts de la main. Mais il était grand temps qu’elle devienne un majeur dressé. Qu’elle le laisse derrière elle comme on tente d’oublier un cauchemar au réveil.

Dans la chambre, elle alluma la radio pour occuper l’oppressant silence qui mangeait l’atmosphère. Un journaliste faisait passer les nouvelles avec un détachement cynique : des attentats à travers le monde, des grèves qui ne seraient pas entendues, des annonces gouvernementales qui le démontraient, et une tempête de neige annoncée pour la journée. Des morts, de la solitude et du froid étaient seuls au programme. Elle tira une vieille valise d’un placard et y enfouit sans ménagement quelques vêtements et une trousse de toilette. Elle refermait la vieille fermeture éclair quand elle sentit son sang se glacer. Le son de la porte d’entrée qu’on ouvre l’avait statufiée, arrêtée dans son geste, les yeux fixant le néant devant elle. « T’es là ? J’ai faim ! » Une voix de brute. De petit caporal habitué à voir ses ordres absurdes exécutés sur le champ. Une voix sourde. Une façon de communiquer à sens unique qui n’appelait jamais de réponse. Albane n’osait répondre, comme si trahir sa seule présence allait une fois de plus attiser la colère de son mari. Elle essayait de s’extirper de la chambre, de cacher sa tentative de fuite et surtout d’oublier la petite voix dans sa tête. Cette ritournelle lui disant qu’il avait peut-être changé, que cette fois, ce serait différent. Qu’il comprendrait enfin, en ayant devant les yeux le résultat de sa violence. Car tout cela était faux. Il ne changerait jamais. Il finirait par la tuer.

Le bruit des pas pesants d’Armand la sortit de sa paralysie et elle vint à sa rencontre dans le couloir. « Ah bah t’es là ? Ça te ferait mal de me répondre quand je t’appelle ? » Non, ce n’est pas ça qui lui faisait mal. Mais elle ne pouvait le lui dire. « Que veux-tu manger à midi ?
— Parce que tu n’as rien préparé ? Mais qu’est-ce que tu as foutu ce matin ? Apparemment, ce n’est pas le temps passé dans la salle de bain qui t’a retardée pourtant. » Et il partit d’un petit rire sec et méchant. Un rire qui le définissait parfaitement. Un homme maigre aux muscles s’apparentant à des câbles tendus à rompre, au visage dur recouvert d’une barbe courte et rugueuse. Tout en lui provoquait l’aversion et la méfiance, à l’image de ces chiens battus émaciés dont on redoute d’approcher la main, la caresse risquant de ne rapporter qu’une vilaine morsure.

Albane s’engouffra dans la cuisine, sans un mot, s’occupant l’esprit en préparant une omelette. Les coquilles, frappées sur le bord aigu du bol, répandaient leur contenu mou en une inflorescence jaune. Les craquements des œufs lui mettaient le cœur au bord des lèvres, évoquant de sinistres souvenirs.

« C’est quoi ce bordel ? Dis donc, tu peux m’expliquer ce que cette valise fout sur le pieu ? » Albane s’immobilisa, un œuf encore dans la main qui pleurait le long de son poignet tremblant. Que dire ? Pourquoi essayer de parler, d’expliquer, de convaincre, de mentir ou d’avouer. Cette découverte allait se terminer par une raclée.

Elle hésita à prendre son téléphone pour appeler Solveig avant de se raviser. Sa fille n’arriverait jamais à temps pour la sauver. Et quand bien même, elle serait bien incapable de s’interposer entre sa mère et son bourreau. Sans réfléchir, elle jeta la coquille au fond de l’évier et referma la main sur l’un des couteaux rangés sur le plan de travail. Une lame d’une vingtaine de centimètres qui servait à découper le gigot du temps où l’on recevait encore dans cette maison sinistre.

« Tu comptes me planter avec ça ? » En se retournant, comme prise en faute, Albane vit Armand sur le seuil de la cuisine. Au bout de son bras, sa ceinture en cuir, entourée autour du poing, la boucle de métal se balançant dans l’air comme la queue d’un félin en colère. Et dans son regard, l’envie de frapper. Le besoin de faire souffrir. « Qui c’est ? » Devant le regard interloqué d’Albane, il ajouta : « Celui pour qui tu me quittes, qui c’est ? »

Une envie de rire s’empara de la femme qui ne put retenir un sourire. Une grimace pleine de tristesse qui traduisait mieux que des mots son désespoir. Car qui aurait eu envie d’elle aujourd’hui ? Une femme aux portes de la cinquantaine, sans emploi et dont le visage perpétuellement tuméfié disait qu’elle vivait avec un monstre. Il fallait bien toute la bêtise d’Armand pour oser se poser une telle question. Et Armand était bête. Bête et méchant.

Le claquement sec et brûlant de la boucle de ceinture contre son oreille laissa Albane muette. Non pas de stupeur ou de douleur. Muette, parce qu’elle n’avait rien à dire à cet individu. Parce qu’il ne servait à rien de parler à celui qui ne voulait pas écouter. Le temps était sans doute venu de répliquer en usant du même langage qu’Armand. La violence, la fureur et la mort. Elle jeta son corps avant, le regard rivé sur le cou d’Armand. Cette colonne de chair fripée, encrassée de sueur et de fumée de cigarette, qui laissait apparaitre les palpitations de la carotide. Le sang y pulsait sous l’excitation de l’homme, son corps inondé d’adrénaline, jouissant de cette violence qu’il déchainerait bientôt. Elle fixait ce point vital, rêvant de sentir la lame frapper, et, après une certaine résistance, s’enfoncer sous la peau, fouiller dans l’entrelacs de veines et d’artères, déchirer la trachée. Abattre cette créature qui n’avait aucune humanité comme on abat le tronc d’un arbre malade menaçant de détruire sa maison.

Mais était-ce le coup reçu qui avait perturbé son équilibre ou les séquelles de la veille qui avaient affaibli son bras ? Sa main tremblante ne put traduire sa volonté, et la longue lame vint mourir sur l’épaule avec un bruit métallique. Ridicule. Armand cria sous l’effet de la surprise plus que sous celui de la douleur. Il repoussa Albane dans un réflexe méchant, une habitude ancrée depuis des années. Il regarda son épaule et vit que l’entaille dévoilait la blancheur nacrée de l’os. Il se tourna vers Albane déjà vaincue, consciente qu’elle avait manqué sa seule chance d’en finir. Il frappa. Avec une violence inouïe. Une force décuplée. Une jouissance inédite. Une précision mortelle. La boucle heurtait le visage, le cou, les épaules. L’oreille droite éclata comme un fruit trop mûr. Le contour du nez perdit de sa précision. Des dents furent arrachées. L’arcade sourcilière s’ouvrit de façon obscène. La boucle continua son labeur. Frappant l’arrière du crâne, le dos. Les hanches et les cuisses. Les claquements, rythmiques, résonnaient dans toute la cuisine, suivis tout d’abord par les hurlements d’Albane, puis ses gémissements, puis son silence mortel.

La femme réduite à un tas d’organes palpitants de douleur s’était tassée au pied de l’évier. Recroquevillée en position fœtale, appelant sans mot le retour à un cocon protecteur. Alors Armand s’agenouilla et frappa de son poing enserré dans la lanière de cuir. Martela le corps comme le tambour d’une galère motivant les rameurs à demi inconscients de fatigue. Enfin, la bave aux lèvres, les yeux fous, il contempla son travail. Son chef-d’œuvre. Une boursouflure sanglante et désarticulée. L’avorton cauchemardesque accouché du démon de la douleur. Un objet organique indéfinissable.

Il se redressa pesamment, le corps rompu par l’effort, vidé par la jouissance sadique, tremblant de tension libérée. Il avait tué Albane. Il était enfin venu à bout de cette idiote. Il lui avait pourtant laissé suffisamment de chances de comprendre.

Il écarta la tête de sa femme du bout du pied et s’approcha de l’évier pour se laver les mains. L’émail craquelé blanc sale fut bientôt veiné de trainées rougeâtres qui se délavaient dans l’eau avant d’être bues par le siphon avec des rots gourmands. Il grimaçait sous le jet froid de l’eau, mais continuait de frotter ses mains pour faire disparaître tout souvenir sanglant d’Albane.

Il se servit un verre de whisky qu’il sirota, avachi sur une chaise de la cuisine, une jambe allongée sous la table. Il regardait sans le voir le corps de sa femme, accoudé à la table, perdu dans le néant de son esprit tourmenté. L’alcool redonna quelques couleurs à son visage livide, apaisa les tremblements de ses mains, endormit la fureur qui secouait ses entrailles. Le calme s’installa à mesure que l’alcool se frayait un chemin jusqu’à son cerveau.

Enfin, il quitta la pièce et sortit de la maison par la porte de la buanderie. Le jardin était recouvert d’une neige épaisse à laquelle il n’accorda pas un regard. Ses pas crevaient le sol de larges traces boueuses, traçant un chemin pointillé vers la petite dépendance attenante à la maison. Il en ressortit quelques instants plus tard avec une scie dans la main droite et une bâche sous le bras gauche. Plusieurs sandows pendaient de sa poche revolver.

Dans la cuisine, il déplia la bâche, puis tira le corps saccagé d’Albane dessus. Il s’accroupit à côté d’elle, et commença son sinistre labeur. Il appuya la lame de la scie sur le cou et, dans un lent mouvement de va-et-vient, entama la peau, la chair, les os. La scie s’enfonçait peu à peu dans un bruit râpeux et gluant, les dents aigües prévues pour mordre dans le bois le plus dur se riant de ce matériau tendre. Il avait l’impression de découper un poulet cru avec un couteau à pain. La peau suivait le mouvement de la lame, déjà flasque et froide. La toile plastifiée verte se couvrait d’un sombre liquide carmin tandis que des gouttes de sueur âcre constellaient le visage d’Armand. Lorsque la tête se détacha du corps dans un bruit mat, il s’attaqua au coude droit. La scie dérapait parfois, ou se coinçait dans l’os, déclenchant une bordée d’injures. Il travailla ainsi durant de longues minutes, débitant le corps comme un arbre abattu dont on détaille les branches une à une.

Lorsqu’Albane fut réduite à l’état de puzzle de chair, il réunit les différentes parties au centre de la bâche puis aller piocher un rouleau de sac poubelle sous l’évier. Il enfourna sans ménagement la tête dans le premier sac qu’il referma en tirant les cordons avant d’en prendre un autre. Enfin, après avoir rempli une vingtaine de grotesques ballons noirs, il se servit un large verre de whisky qu’il engloutit devant la fenêtre derrière laquelle la tempête de neige déchainait sa tristesse blême.

Transporter les sacs jusqu’à la dépendance lui demanda encore quelques efforts. Là, il les fourra dans le grand congélateur. Il s’en débarrasserait plus tard, un à un, les enfouissant à différents endroits de la forêt. Mais pour l’heure, il devait continuer à effacer les traces de son crime. Il quitta la cabane sans un regard pour la sépulture glaciale de sa femme dont le compresseur vrombissait, seule oraison funèbre à laquelle Albane aurait droit.

Dans le garage, il s’installa au volant de la voiture de sa femme et parès avoir ouvert la porte sur rails, s’engagea sur la route enneigée. La vieille citadine rouillée poussa un cri aigu à cause de la courroie d’accessoires détendue qu’il n’avait jamais fait réparer faute d’argent et de considération pour Albane. De plus, qu’elle ne dispose que d’une épave limitait les chances de la voir prendre le large. Les balais des essuie-glace s’agitaient sur le pare-brise sans grande efficacité. Des paquets blancs s’accumulaient au-dehors, limitant son champ de vision. Malgré tout, Armand poursuivit sa route, bien décidé à atteindre la rue où habitait Solveig. Là, il abandonnerait son véhicule, laissant croire qu’Albane s’était rendue chez sa fille avant de disparaître. Cela lui laisserait le temps de nettoyer le sol de la cuisine et de creuser de multiples tombes dans la forêt pour y cacher, un à un, les sacs poubelles contenant les restes de sa femme.

Il quittait son village, longeant la lisière de la forêt. Les phares peinaient à trouer le rideau de neige, et Armand se penchait instinctivement sur son volant comme si cela lui permettait de gagner quelques centimètres de visibilité. Sur les côtés de la route, les rares panneaux de signalisation surgissaient du rideau blanc comme des spectres lugubres.

Armand était soulagé de constater que la route était déserte, personne n’étant apparemment assez fou ou désespéré pour affronter l’impressionnant blizzard. Une fois la voiture laissée dans la rue de sa fille, il devrait repartir en sens inverse et affronter la tempête à pied. Combien de temps lui faudrait-il pour rentrer chez lui ? Sans doute deux heures. Il se dit qu’il aurait dû se couvrir un peu plus, mais il était trop tard pour faire machine arrière.

Il était si concentré sur la planification de son forfait qu’il ne vit pas le virage arriver. Apercevant enfin le panneau horizontal réfléchissant indiquant le danger, il écrasa la pédale de frein. La voiture glissa et sortit de la route. Elle versa sur le côté, et disparut dans le fossé profond.

Armand perdit connaissance lorsque sa tête donna violemment contre le montant de la portière.

Il émergea de l’inconscience avec un goût de sang dans la bouche et un sifflement suraigu dans l’oreille. Une nuit sans lune semblait s’être abattue sur la ville. Un froid mordant avait pris ses quartiers dans l’habitacle, s’attaquant à ses orteils et ses doigts.

Une douleur battait obstinément contre sa tempe gauche, là où il s’était cogné dans l’accident. Armand souffla dans ses mains pour tenter de les réchauffer. En tâtonnant, il trouva le plafonnier qu’il alluma. Une lueur jaunâtre se répandit sur le tableau de bord et les sièges. Son jean et son pull étaient maculés d’une longue coulée de sang qui dégouttait de sa tempe. Il fit tourner la clef dans le contact. Le démarreur ahana péniblement sans parvenir à lancer le moteur. À force d’essais, il ne parvint qu’à vider la batterie hors d’âge. Il frappa violemment le volant à plusieurs reprises en jurant. Les poings douloureux, des larmes de rage dans les yeux, il se rejeta en arrière contre le dossier de son siège. Il aurait tout donné pour une gorgée de whisky, pour ressentir à cet instant précis la coulée de feu annonciatrice de la plénitude.

Il se décida à tirer la poignée de la portière, sans résultat. Il tenta d’enfoncer le battant à coups d’épaule, sans succès. La charnière ou la serrure devaient avoir été faussées dans l’accident. Les yeux contre le pare-brise, il tentait de percer les ténèbres du dehors, sans y parvenir. Le Diable avait jeté un voile funèbre sur les abords de la ville. Même en plissant les yeux, Armand ne parvenait pas à voir la Lune, un lampadaire, des phares sur la route ni la moindre étoile perdue dans l’immensité du ciel.

Il suffoquait, pris d’une crise de claustrophobie, étreint par l’impression d’être enfermé dans un cercueil. N’y tenant plus, il fit jouer la manivelle pour abaisser la vitre, prêt à affronter le froid mordant de la nuit. Mais à mi-parcours, une poudre blanche se mit à pleuvoir dans le véhicule. Derrière le rectangle de verre se dressait un mur de glace.

Armand comprit l’horreur de la situation. Il était enseveli sous la neige qui était tombée en trombe et avait recouvert la voiture, se tassant sur elle-même et durcissant sous l’action du froid. Il tenta de passer le bras dehors, mais la couche de neige refusa de se laisser pénétrer au-delà de quelques centimètres.

Haletant, il plongea la main dans la poche de son pantalon et en extirpa son téléphone. Sur l’écran, le voyant de la batterie annonçait son extinction prochaine. Il ne disposait que de peu de temps pour passer un coup de fil. Mais qui appeler ? Impossible de contacter les secours, sa présence dans la voiture de sa femme le pointerait comme le coupable idéal lorsque sa femme serait portée disparue. Peut-être un ami pourrait-il lui prêter mainforte ? Il réalisa immédiatement la bêtise de cette idée : il n’avait aucune idée de l’endroit où il se trouvait. Hors de question qu’il périsse dans cette épave échouée sous la neige. Albane n’aurait pas sa vengeance depuis l’au-delà. Il appellerait les secours et inventerait n’importe quelle raison pour expliquer sa présence dans ce véhicule. Il n’aurait qu’à laisser les phares de sa voiture allumés pour vider la batterie et expliquer qu’elle ne démarrait plus. D’ici à ce que les policiers viennent l’interroger, il aurait fait disparaître le corps et toute trace de violence conjugale. Il composa le numéro des urgences, et attendit d’entendre quelqu’un prêt à lui venir en aide. Mais les secondes s’écoulaient dans le silence de sa sépulture qu’aucune voix ne venait rompre. Enfin, on prit son appel et il put tenter d’expliquer sa situation de façon confuse, incapable de donner sa position précise. « Pouvez-vous utiliser une application de localisation GPS sur votre téléphone ? » Armand détacha le téléphone de son oreille, regarda avec mépris l’appareil bon marché dépourvu de toute option, et le fracassa contre le tableau avec un cri de bête.

Il se tourna vers la fenêtre ouverte, et enfonça ses doigts dans la glace, creusant comme un animal furieux, jusqu’à ce que la douleur lui dévorant les doigts le contraigne d’abandonner son entreprise désespérée.

Le plafonnier ne diffusait plus qu’une lueur sépulcrale.

Ce fut la nuit.

Il suffoquait.

Solveig avait essayé d’appeler sa mère toute la journée. Elle avait laissé une dizaine de messages, chacun plus court que le précédent, plus pressant, plus angoissé. N’y tenant plus, elle avait pris sa voiture et décidé d’affronter la neige. La tempête s’était calmée, redessinant derrière elle un paysage lunaire et féérique.

Dans un virage en épingle, elle ne put apercevoir la voiture accidentée. Ni Armand, inhumé dans son cercueil de glace.

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