ERREUR SUR LA PERSONNE

La table se détachait au milieu de la petite salle à manger dans le halo doré d’une chandelle qui se consumait lentement, semblant étirer les minutes en se jouant des lois de la physique. Autour de la nappe blanche qui descendait presque pudiquement jusqu’au sol se trouvaient deux chaises simples habillées de coussins au motif de patchwork coloré. Face à elles était dressé un couvert composé de deux assiettes achetées en grande surface, quatre verres à pied que l’on devinait bon marché, de couteaux et fourchettes au manche de résine jaune. Une bouteille de vin mise à aérer accompagnait l’ensemble. Derrière le comptoir de la cuisine ouverte s’agitait une petite femme d’une trentaine d’années aux cheveux bruns tirés en arrière et habillée d’une robe de coton blanc à col rond qui révélait tout juste ses ballerines roses. Devant elle, sur la gazinière, réduisait un risotto qu’elle arrosait consciencieusement d’un bouillon laissé au chaud. Sans même s’en rendre compte, elle fredonnait la chanson « Les histoires d’a » des Rita Mitsouko. Un sourire ne la quittait pas depuis le début de la soirée.

Elle fut distraite de ses rêveries par une jeune femme assise sur le canapé installé à quelques pas de la table.

« Bon, ma Sisi, ce n’est pas tout ça, mais je vais y aller. Tu te sens prête pour le grand jour ?

— Oui, croix de bois, croix de fer. À tout à l’heure, ma Diane. »

Alors que Diane se levait du canapé, on sonna à la porte. Elle pressa le bras de son amie puis s’éclipsa par l’arrière de la maison qui donnait sur un petit jardin.

En passant devant le miroir accroché à l’un des mur de l’entrée, Sisi lissa ses cheveux, sans que cela ne changeât en rien leur organisation parfaite. Elle fit une moue, son reflet ne lui convenant décidément pas. Mais ce soir, l’heure n’était plus au doute. Il était là, derrière la porte.

« LadyBug192, je présume ? », lança l’homme d’une quarantaine d’années qui se tenait sur le seuil, à demi caché par un bouquet de fleurs des champs.

— C’est moi ! Mais appelez-moi Sisi, comme tout le monde, ajouta-t-elle en balayant rapidement du regard ce grand corps qui semblait bien bâti sous son costume coupé avec goût.

— Tu as raison, ça sera mieux ainsi. Et tutoyons-nous aussi. Après tout, je ne suis pas là pour un entretien d’embauche ! »

Ils rirent sans parvenir à cacher une certaine gêne, et l’homme lui tendit le bouquet qu’elle huma en faisant une mine qui dépassait largement le plaisir qu’il lui procurait réellement. Elle l’invita à s’asseoir dans le canapé à trois places installé à quelques pas de la table, s’excusant de l’exiguïté des lieux.

« C’est vrai que ce n’est pas bien grand, mais c’est charmant. Comme ton prénom d’ailleurs.

— Tu parles… Je m’appelle Simone, mais je déteste. Sinon, tu n’as pas eu de mal à trouver ?

— La magie du GPS, ma chère ! Non, aucun mal, j’étais même en avance et j’ai attendu dans ma voiture pendant un petit quart d’heure.

— Oh, c’est bête ! Tu aurais dû sonner tout de suite !

— Ah non ! J’ai de bonnes manières, et ma maman ne serait pas fière de moi si j’y dérogeais. Même si c’était pour passer plus de temps en ton agréable compagnie. Et j’aime bien Simone. Mais va pour Sisi.

— Décidément, Patrick, tu es bien le même en ligne et en vrai.

— J’espère que c’est compliment… »

La jeune femme rougit légèrement et proposa un verre de vin à son invité pour ne pas avoir à répondre. Malgré toute sa préparation, elle se sentait angoissée, craignant de faire ou dire quelque chose qui ferait fuir Patrick et ruinerait cette soirée qu’elle préparait depuis si longtemps. Mais elle n’eut pas le loisir de ressasser ses inquiétudes, déjà l’homme revenait à leur conversation. « Au fait, tu ne m’as jamais dit : pourquoi LadyBug192 ?

— C’est un jeu de mots un peu bête. Je suis une fille, et je “bugue” un peu devant…

— Les hommes ? C’est mignon. Et pourquoi 192 ?

— Il faut croire que je n’ai guère plus d’imagination que les 191 précédentes… » Elle rit et lui tendit un verre. Il porta un toast aux jolies rencontres sur Internet qui pouvaient déboucher sur de belles histoires dans la vie. Elle trinqua sans un mot, mais avec un sourire gêné qui lui plut.

Ils discutèrent ensuite de ce qu’ils aimaient dans la vie. Elle, les chats et les comédies romantiques, notamment celles avec Drew Barrymore ou Kiera Knightley. Lui, les voyages et les films de Roman Polanski des années 70, tout en confessant apprécier ceux de Woody Allen. Quand elle lui demanda s’il fallait que les films soient réalisés par des gens condamnés pour crimes sexuels, il lui dit qu’il savait faire la différence entre l’homme et son œuvre. Après tout, Céline, dans un genre différent, n’était pas banni de la littérature. « Pour moi, si », objecta Sisi avec franchise.

Le silence risquant de s’installer entre eux, elle l’invita à passer à table où elle leur servit une entrée froide sortie du réfrigérateur – des verrines de saumon et d’avocat – qu’il complimenta plus que de raison. Puis ils passèrent au plat, fort réussi, et alors que le niveau de la bouteille de Muscadet descendait bien plus vite que celui de la chandelle, l’atmosphère se fit plus détendue.

Pour le café, ils s’installèrent de nouveau dans le canapé, la femme assise si près de lui qu’elle sentait la chaleur de sa cuisse à travers le coton de sa robe. Ils tendirent la main vers le sucrier en même temps, et leurs doigts se frôlèrent, puis se joignirent. Patrick tourna le visage vers elle, puis s’avança pour déposer un baiser sur le coin de ses lèvres. Elle se laissa faire, les yeux clos. Il prit alors son visage entre ses mains et l’embrassa. Cela dura longtemps, et ses mains quittèrent les joues pour rejoindre le cou, puis les seins et enfin les hanches. « Oh, Patrick… », souffla-t-elle en se dégageant de l’étreinte. « N’allons pas trop vite, d’accord ?

— Le corps a ses raisons… lança-t-il avec un sourire un peu vulgaire.

— Je crois que nous avons trop bu. Tu devrais rentrer.

— Il n’est pas tard, ma belle ! Allez, la soirée ne fait que commencer.

— Ce n’est que la première d’une longue série, j’en suis sure. Ne gâchons pas tout. D’accord ?

— C’est toi qui es en train de tout foutre en l’air à faire ta mijaurée ! »

Sisi se releva, mais il lui attrapa le poignet, le serrant avec une force inattendue. Elle lui dit de la lâcher, mais il se contenta de se lever à son tour et se colla contre elle. Elle sentait son émoi, et une nausée la secoua tout entière. Elle tenta de le frapper pour lui faire reprendre ses esprits, sans y parvenir tant son corps était collé contre le sien. Elle détournait la tête pour éviter ses baisers écœurants, lui criant d’arrêter.

Soudain, de guerre lasse, il la repoussa violemment. Surprise, elle chuta en arrière, sa tête heurtant le bord de la table qui chancela. En tombant, la chandelle répandit sa cire au sol, comme une traînée de sang brûlant.

***

Si la jeune femme reprit conscience dans sa chambre, elle ne reconnut pas les lieux.

C’était le même lit avec sa tête en fer forgé laqué blanc, les mêmes rideaux crème imprimés de fleurs, la commode lasurée bleue qu’elle avait chinée chez un brocanteur pendant des vacances. Mais tout était recouvert d’un épais film plastique, comme ceux que l’on utilise avant d’effectuer des travaux de peinture pour ne pas tacher le sol.

Sa respiration se fit plus rapide, faisant jouer sa poitrine offerte à la vue de tous. Sisi tenta de se relever, mais sentit une morsure aux poignets : elle était menottée à sa couche, les jambes pareillement immobilisées au pied du lit. Elle cria sans réfléchir.

« J’arrive, ma chérie ! » La voix de Patrick précéda son apparition au seuil de la chambre. Il portait une combinaison de plastique lui donnant l’air d’un spécialiste des lieux contaminés. Ou des scènes de crime, plus exactement, comme on en voit dans les séries télé américaines. « Allez, arrête de crier. Ça ne sert à rien. D’une, ça va me mettre de mauvaise humeur, et tu n’auras rien à y gagner. Et de deux, personne ne va t’entendre. J’ai fait trois ou quatre allers-retours jusqu’à ma voiture pour installer ce petit théâtre, et je n’ai pas croisé âme qui vive dans la rue. Enfin, la rue, j’appellerais plutôt ça le chemin, non ? On n’a pas idée d’habiter dans un pareil trou perdu et d’y inviter un homme qu’on ne connaît pas. Tu ne serais pas un peu inconsciente ? » Sisi se contenta de crier une nouvelle fois à s’en griffer la gorge de haine et de terreur. Patrick la frappa d’un rude revers de la main qui la fit taire. « Tu sais, tu peux crier si tu veux. Mais attends d’avoir de vraies raisons pour ça, ma chérie. J’ai l’habitude de ce genre de choses. Je t’ai raconté sur Internet que j’étais passé d’une “histoire sans lendemain” à une autre avant toi. Tu comprends mieux ce que je voulais dire par là, maintenant. » Il partit d’un grand rire qui la terrorisa plus que ses menaces à peine voilées.

« Bon, on commence par quoi ? » Il alla chercher une boîte à outils qui était posée hors de la vue de Sisi, au pied du lit. Le bruit des pinces, scies, marteaux, tournevis et autres cutters lui glaça le sang. Elle lui demanda grâce à travers ses sanglots. Il la regarda d’un air interrogateur : le marteau ou le tournevis. « Arrête, je t’en supplie… 

— Bon, d’accord, tu as gagné. Ça sera le marteau, alors. »

Il abattit le lourd outil sur l’un des tibias de Sisi qui se brisa avec un bruit sec, prenant soudain un angle mou épousant la forme du matelas. Elle hurla de nouveau, luttant pour ne pas sombrer dans les limbes de l’inconscience qui pourrait signifier sa mort. Elle tourna la tête et vomit à longs jets. Patrick en profita pour se plonger de nouveau dans ses recherches, et lança un « aha ! » victorieux en brandissant une pince multiprise. « Tu préférerais te faire arracher les ongles ou les tétons ? Je te laisse cinq secondes de réflexion. Une… Deux… Trois… »

Il n’eut pas eu le temps d’atteindre « quatre ». Dans son dos, Diane bondit, taser en avant. Le crépitement lui arracha un grognement de douleur étouffé par la tétanie. Il s’effondra.

« Excuse-moi, Sisi, je suis désolée. Il fallait qu’il baisse la garde pour que je puisse l’avoir. » Elle tira de sa poche revolver des colliers de serrage en plastique dont elle se servit pour immobiliser les mains de Patrick dans son dos, ainsi que ses chevilles, s’assurant des les serrer au point qu’ils s’enfoncent dans les chairs. Certaine que tout danger était écarté, elle prit les clefs des menottes dans la poche de Patrick en déchirant la combinaison et libéra son amie. Après une embrassade prudente, elle sortit de la pièce et revint avec un lourd sac à dos. Elle en sortit une petite trousse dans laquelle elle prit une seringue. « Ça va te soulager très vite, et ensuite je n’aurai plus à qu’à te mettre une attelle. On demandera à Hélène de venir te faire un plâtre demain. Après en avoir fini avec Patrick. »

***

Patrick revenait à lui et il émit un son étouffé par le bâillon de scotch qui lui enserrait le visage du menton jusqu’à la base du nez. Il jetait des regards fous autour de lui, ne comprenant visiblement pas comment la situation avait pu s’inverser à ce point. Devant lui se tenaient Sisi et Diane. Cette dernière prit la parole.

« Patrick, mon grand, tu as mal choisi ta cible. Au plutôt, nous avons fait un bon travail de repérage. Les types dans ton genre, on les connaît : charmeur romantique d’un côté, pour attirer les filles du genre de Sisi, et gros pervers qui lancent des invitations salaces qu’il sait ne pas pouvoir assumer avec d’autres. Comme moi. Vixen44, ça te dit quelque chose ? Je t’ai bien chauffé en ligne, non ? Quand j’ai vu que tu étais ce genre, je me suis dit que nous allions te donner une bonne leçon. Je ne pensais pas que tu étais à ce point une ordure. J’imagine que la police te recherche. Non, non, rassure-toi : nous n’allons pas les appeler. Notre méthode n’est sans doute pas très légale, et je suis sure que tu pourrais bénéficier d’un non-lieu pour vice de procédure. En fait, voilà ce que nous allons faire. Tu es venu ici en prenant toutes les précautions pour effacer tes traces et massacrer une innocente sans jamais en être inquiété. C’était très prudent de ta part. Mais c’est ce qui va te perdre. Tu n’as jamais mis les pieds ici, n’est-ce pas ? Il nous suffit de te tuer, d’enrouler ton cadavre dans cette bâche et de le faire disparaître. Nous irons garer ta voiture quelque part, loin d’ici. Je pense que les enquêteurs auront bien du mal à résoudre cette énigme. Sisi, à toi l’honneur. Tu peux répondre à sa question, maintenant : tu préfères arracher les ongles, ou les tétons ? »

Les deux femmes répondirent à beaucoup d’autres questions de ce genre le restant de la nuit, accompagnées des cris étranglés de Patrick.

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