L’ENREGISTREMENT

(Bruit mat du micro que l’on pose sur une table. Bruits de feuilles que l’on tourne)

Voix de femme : Ça ne vous dérange pas que je nous enregistre ?

Voix d’homme : Heu… non. Mais pourquoi donc ?

— Cela me permet de noter les idées qui pourraient me venir pendant notre entretien.

— Si vous y tenez…

— Tout d’abord, merci beaucoup d’être venu jusqu’ici.

— C’est vrai que ça n’a pas été une partie de plaisir. C’est vraiment un trou perdu ! J’espère en tout cas que je ne serai pas venu pour rien, et que vous allez m’étonner.

— Ça, je peux vous l’assurer ! (Rires)

— Alors je suis tout ouïe.

— Avant de commencer… J’aimerais vous parler du dernier courrier que vous m’avez adressé. Je dois avouer que je n’ai pas été ravie de son contenu. Vous n’y êtes pas allé de mainmorte !

— Ah oui ?

— Oui. Je vous cite, attendez. (Bruits d’une enveloppe qu’on ouvre, froissement de papier). Attendez, je cherche… Ah ! Voilà : « Personne ne pourrait prendre votre prétendu projet au sérieux. Le scénario que vous nous avez fait parvenir est du dernier ridicule et totalement absurde. Ne confondez pas horreur et grotesque, car vous risqueriez d’entendre plus de sifflets que de cris de terreur dans la salle ». Vous trouvez vraiment que ce script est absurde ?

— Indéniablement. Hollywood nous propose pléthore de films d’horreur ces derniers temps, qu’il s’agisse de Vendredi 13, The Thing voire de petites productions indépendantes comme Evil Dead. Votre Horreur du sous-sol, à côté, c’est vraiment… Comment dire ? De la gnognotte. De la basse série Z sans envergure. Où est l’intrigue ? Quel est le scénario ?

— Le scénario, le scénario… Ce n’est pas mon but avec L’Horreur du sous-sol. Je veux un film qui soit la réalité elle-même.

— Ma pauvre enfant ! Mais vous êtes tellement loin du compte ! Vous vous prenez pour Ruggero Deodato, mais ce dernier nous emmenait dans un pays lointain, face à des cannibales ! Avec vous, on reste enfermé dans une cave pendant je ne sais pas combien de temps… Ce n’est pas du cinéma, ça, Mademoiselle. Même pas du cinéma d’exploitation.

— Ce n’est pas du tout ce que je cherche à faire. Mon travail est tout autre.

— Vous appelez cela un « travail » ?

— Comment le définiriez-vous ?

— Je ne sais pas… Une boucherie ? Un ramassis nauséabond et malsain d’images atroces et vides de sens ?

— Je ne dirais pas vides de sens. Et l’adjectif nauséabond me semble un peu excessif.

— Excessif ? Filmer la mort d’une quinzaine de personnes, vous ne trouvez pas cela nauséabond ?

— Non. Je trouve ça fort, intéressant, dérangeant, perturbant, puissant… 

— D’accord, d’accord, je vous coupe, si vous le permettez. Mais selon vous, quel serait le sens de ces images ?

— Celui qu’on voudra bien lui donner. Toute analyse est personnelle, à mon sens. Personne n’y verra la même chose que moi, même si j’espère que le message sera compris par le plus grand nombre.

— Si ça ne tenait qu’à moi, Mademoiselle, votre film ne verrait pas le jour. Je peux vous l’assurer. De toute façon, depuis le premier projet que vous m’avez soumis, Le Massacre de l’aire de repos, je suis déçu. Vous n’avez à présenter que quelques courts-métrages obscurs filmés en Super 8 qui n’ont été vus par personne. Je me trompe ?

— Je n’ai pas fait que cela. Mais c’est une autre histoire… Ce projet, je le sens, est capable de changer la face du monde.

— Rien que ça ? Soyez sérieuse : vous filmerez simplement des gens en train de mourir, et cela ne va pas plus loin. C’est de la pure cruauté, du sadisme gratuit.

— Je ne partage pas votre point de vue. Mon travail vaut celui d’un autre. Et c’est l’un des messages que j’essaie de faire passer : je suis là, et il va falloir compter avec moi. On ne parle que d’hommes, et les femmes peinent à se faire une place, mais nous sommes capables d’être aussi cruelles qu’eux, voire plus.

— Et que faites-vous de Doris Wishman ou Amy Holden Joyce ?

— Vous plaisantez ? Deux femmes qui ont réalisé des films que personne n’a vus en France, ça ne fait pas la différence. Et en France, vous en connaissez ?

— Je vous arrête : en France, on n’aime pas le cinéma d’horreur. Ce n’est d’ailleurs pas vraiment du cinéma. Le cinéma, c’est Truffaut, Lelouch, Pialat, Tavernier, Chabrol… Que sais-je ? À la limite, Zidi et Oury, pour le cinéma populaire. Ou encore Verneuil pour le cinéma de genre…

— Et Tourneur, Franju ?

— Mouais… Disons que c’était une autre époque. Pourquoi pas Louis Feuillade et George Méliès tant qu’on y est… Écoutez, je crois que j’ai fait une erreur en venant. Je perds mon temps, et vous aussi.

— C’est vous qui le dites. Et si vous n’acceptez pas de perdre un peu de temps, comment gagnerez-vous de l’argent ? Vous êtes producteur, vous cherchez des projets de film qui peuvent faire un tabac, et croyez-moi, L’Horreur du sous-sol est de ceux-là. Vous n’avez pas imaginé ce que pourrait être ce film ?

— Si, si… mais je n’ai pas été convaincu. Un monstre au sous-sol qui dévore des gens : qui cela peut-il intéresser ? Et je ne parle pas du budget : vous avez idée du prix que coûterait la fabrication d’une telle créature ? Jamais je ne rentrerais dans mes fonds. Croyez-moi, il vaut mieux oublier ces bêtises et passer à autre chose.

— C’est hors de question. Demanderiez-vous à Pialat ou Zidi de faire un film de science-fiction ? Non, bien sûr. Alors, ne me demandez pas d’imaginer une histoire d’amour ou une comédie familiale !

— Et comment vous est venue cette histoire invraisemblable, d’ailleurs ?

— C’était une nuit. Je dormais, et j’ai été tirée de mon sommeil par une impression étrange. Comme si quelqu’un… ou plutôt comme si « quelque chose » me regardait, me surveillait quand j’étais inconsciente. Vous êtes-vous déjà réveillé avec ce genre d’impression ?

— Non. Je n’en ai pas souvenir en tout cas…

— Toujours est-il que j’étais là, dans mon lit, au milieu de la nuit, tous les sens en éveil. J’avais l’impression d’être dans la peau d’une proie qui sent instinctivement qu’elle a été repérée par un prédateur rôdant dans les airs ou les fourrés ; le danger est là, réel, mais totalement insaisissable. La source de la peur semblait diffuse, imprécise, omniprésente. Tout est parti de là, je crois. Je me suis levée, je suis sortie de la chambre et j’ai jeté un œil dans toute la maison. Mon cœur battait la chamade, je me disais que j’étais folle, que les monstres n’existent pas, et pourtant, tout au fond de moi, je ne croyais plus à ces raisonnements logiques. Comme je vous le disais, j’étais retournée à un état instinctif animal, je n’étais plus dirigée par ma raison, mais par mon cerveau reptilien, en quelque sorte.

— Tout est donc parti d’un sentiment de peur irrationnelle ? Et cela vous a suffi à pondre votre scénario ? Ça expliquerait beaucoup de choses…

— Toutes mes peurs infantiles me sont revenues. J’ai pensé à la cave, ce lieu où tous les cauchemars prennent vie. Ça a été plus fort que moi : alors que j’étais presque terrifiée, j’ai ouvert la porte et je suis descendue. J’ai allumé la lumière en bas, et je me suis retrouvée au centre d’une scène de film d’horreur. Il y avait cette ampoule nue qui pendait du plafond recouverte de toiles d’araignée, ces ombres projetées sur les murs et cet espace qui sentait le renfermé, l’humidité, l’oubli… la mort, en un mot. J’en étais certaine, alors : l’horreur habitait ce sous-sol ! J’ai fini par ouvrir la porte du fond… La suite, vous la connaissez : du sang, des cris, des morts.

— Oui, et comme je vous le disais : c’est un peu court pour faire un scénario. D’ailleurs, on ne peut pas réellement parler de scénario en l’occurrence, mais plutôt d’une succession de morts commises par une chose immonde et mal filmée dans une cave trop sombre.

— Disons qu’étant partie d’un rêve, je me suis dit qu’il fallait que l’intrigue soit en quelque sorte « organique », que tout avance de façon naturelle. Le personnage principal doit être cette « horreur », je le sais depuis le départ. Les acteurs ne seront là que pour alimenter la terreur. Et le monstre, bien sûr ! (Rires)

— Et comment imaginez-vous ce fameux « monstre » ?

— Il m’est apparu, tout simplement. C’est une masse incertaine, noire et luisante comme un scarabée, gluante comme une limace, et avançant de façon menaçante et imprévisible comme une araignée. Elle se traîne sur ses deux pattes épaisses et dures, on a l’impression d’un crabe qui n’aurait que ses pinces pour se déplacer. Ou un insecte tombé entre les mains d’un enfant cruel qui lui aurait arraché six de ses pattes, une à une… un insecte furieux, guidé par la haine de l’humain. Une haine somme toute justifiée quand nous voyons ce que nous faisons de notre planète, non ?

— Ah ! Vous êtes donc l’une de ces écologistes ? C’est une position assez originale, non ?

— Vous semblez oublier Long Week-end de Colin Egglestone…

— D’accord, mais disons que c’est un sujet assez rare dans le cinéma d’horreur. Pas très porteur. Les réalisateurs s’intéressent plutôt à la société et ses dérives, que ce soit Tobe Hooper avec Massacre à la tronçonneuse ou encore George Romero avec Zombie…

— Oui, la société est en crise, mais le chômage et le délire de la consommation sont-ils plus graves que la catastrophe de Seveso, la marée noire de l’Amoco Cadiz ou l’accident nucléaire de Three Mile Island ? Je crois qu’à l’avenir, c’est l’humain qui s’autodétruira, et je ne pense pas qu’il s’agisse d’une guerre entre l’Amérique et l’URSS, mais plutôt une catastrophe plus importante qu’une autre ou simplement la lente détérioration de notre monde à cause de nos industries.

— Vous semblez pessimiste… 

— Il y a de quoi… Regardez, ce projet est un pur film d’horreur, et pourtant, personne ne semble croire en lui. Et en son message essentiel.

— C’est peut-être de l’horreur, mais ce qui est important, dans ce genre de film, c’est surtout les acteurs. Sans personnage attachant, on va droit dans le mur. En tant que scénariste, vous ne semblez pas avoir d’empathie pour eux.

— C’est vrai, j’en suis dépourvu, mais c’est parce que je n’ai plus d’espoir, je n’ai plus foi en l’humanité. Que mes personnages meurent aujourd’hui ou demain, quelle différence cela fait-il ? Je ne crois pas aux « happy ends ». Pour moi, elles ne servent qu’à abrutir le public qui doit continuer à consommer et à polluer sans se poser de questions.

— Quoi qu’il en soit, votre « film » n’a pas de quoi convaincre un producteur, surtout qu’il n’a presque aucune chance de passer le stade de la censure. Les « video nastys », ça vous parle ? 

— Évidemment ! Mais une exploitation en vidéo pourrait être rentable, surtout si le film est interdit en salles !

— Moi, je ne fais pas dans la série Z pour vidéoclub !

— En même temps, ce genre de projet pourrait être autoproduit, vous savez. Je n’ai pas besoin d’un grand budget. Pas du tout. Ma caméra 16 mm m’attend dans la cave.

— Une caméra dans une cave ? C’est formidable ! Vraiment, vous avez pensé à tout ! Mais enfin, Mademoiselle, la caméra, ce n’est pas tout ! Il vous faut penser aux éclairages, aux maquillages, aux acteurs, et surtout aux effets spéciaux. Même si j’imagine que votre créature sera faite en caoutchouc comme au bon vieux temps de la Toho !

— Vous n’y pensez pas ! Il n’est pas question de faire un film léché, et surtout pas de montrer un godzilla ridicule ! Je tiens au concept de cinéma-vérité, je vous le rappelle. Je veux changer de registre, passer de l’horreur classique à quelque chose de plus personnel, de plus viscéral. Je veux avoir toute la liberté nécessaire pour transposer ma terreur sur pellicule.

— Vous parlez de passer à autre chose, mais de ce que je vois, vous êtes attirée par la violence qui caractérise les réalisateurs de votre espèce…

— Comme vous le dites, elle me caractérise, je ne peux donc pas faire autrement. Et puis la violence n’est pas gratuite, elle est là pour nous dire quelque chose, elle révèle la nature profonde de chacun. C’est aux portes de la mort qu’on montre son vrai visage, selon moi.

— Comment comptez-vous trouver des acteurs prêts à perdre la face dans un tel nanar ?

— Je passerai des petites annonces dans les fanzines spécialisés, tout simplement. Il suffit de parler du tournage d’un film d’épouvante pour que les fans accourent ! Et je tiens à avoir des inconnus pour que cela semble plus réaliste encore. La présence d’une star à l’image ruine à mon sens tout réalisme.

— Pour autant, des acteurs professionnels ont l’avantage de savoir jouer, eux…

— Le fait d’avoir appris à jouer la comédie peut être un plus, mais il me semble qu’ici, c’est moi qui aurai le rôle principal. Celui d’une dompteuse derrière la caméra. Je ne devrai être là que pour chorégraphier ces rencontres entre des humains trop sûrs d’eux-mêmes et cette horreur absolue rampant dans mon sous-sol. Je ne leur donnerai que quelques indications, et ils ne sauront pas du tout à quoi s’attendre en descendant à la cave… Et ça ne sera pas décevant, faites-moi confiance !

— Vous vous voyez donc comme une représentante de la Nouvelle Vague, une sorte de Claude Lelouch de l’horreur ?

— Il y a de ça, oui. Mais je vois bien que vous n’y croyez pas un seul instant.

— C’est-à-dire que votre projet semble monté de bric et de broc. Je suis producteur, et je ne compte pas jeter des billets de mille par la fenêtre. Ou plutôt dans votre cave !

— Et pourtant, je suis prête, et je peux vous le prouver.

— Ah oui ? Vous avez déjà vos décors et votre monstre dans la cave ? 

— Absolument. Et je peux vous y amener, si vous le souhaitez.

— Hé bien… pourquoi pas ? S’il faut cela pour vous convaincre que vous faites fausse route…

— Très bien, je vous montre le chemin. Il me faut juste prendre mon magnétophone. (Bruit de l’appareil que l’on déplace, échos de pas, son d’une porte que l’on ouvre, d’un escalier que l’on descend)

Voix de la femme : Attention à votre tête, le plafond est assez bas.

Voix de l’homme : Merci, j’avais remarqué qu’il ne faut pas être trop grand effectivement… Je dois avouer que cette cave est un vrai décor de film d’horreur ! Elle a toujours été comme ça ?

— Oui, je n’ai jamais eu le courage de la rénover. Remarquez, j’ai bien fait finalement…

— En même temps, je vous préviens que tourner là-dedans ne sera pas une sinécure ! Sans parler des problèmes d’éclairage et de placement de la caméra. J’ai l’impression que vous n’avez pas pensé à tout cela…

— Détrompez-vous. Ça ne sera qu’une équipe très réduite, et pour l’éclairage, quelques projecteurs suffiront. Laissez-moi les allumer. Et voilà. Qu’en dites-vous ?

— Bof… 

— Attendez, je vais lancer la caméra et faire un essai avec vous. Peut-être qu’avec des images, vous seriez enfin convaincu ? Vous n’aurez qu’à redescendre l’escalier et à ouvrir la porte.

— Ah ! La fameuse porte ! Effectivement, il n’y a pas grand-chose à ajouter pour créer l’atmosphère de terreur parfaite… Et puis au moins, à l’écran, on n’aura pas à subir cette odeur pestilentielle !

— On finit par s’y habituer. Je ne peux pas vous dire d’où elle vient. Vous êtes prêt ?

— Pour quoi ?

— Hé bien pour votre bout d’essai, bien sûr ! (Rires)

— Pourquoi pas ? Le ridicule ne tue pas.

— Le ridicule, non. Bon, ça n’a rien de sorcier : vous remontez l’escalier que nous avons emprunté et quand je vous dit « action », vous descendez et allez ouvrir la porte. C’est bon pour vous ? Alors, allons-y.

(Bruits dans l’escalier).

Voix de la femme : Prêt ?… Action !

Voix de l’homme, distante : Dites, si j’apparais dans votre prochain film, je veux être payé ! (Rires)

— Bien évidemment, n’ayez aucune crainte.

(Bruits de pas dans l’escalier)

Voix de la femme : À présent, jetez un œil autour de vous et approchez-vous de la porte.

(Bruits de pas hésitants)

Voix de la femme : Ne vous inquiétez pas, je coupe le son lors du montage. Allez, ouvrez la porte à présent.

(Bruit d’une porte qui s’ouvre en grinçant et en raclant un peu le sol. Hurlement d’épouvante d’un homme. Bruits de pas précipités. Bruit d’une chute. Hurlements de douleur puis gémissements de l’homme)

Voix de l’homme : Pitié ! Arrêtez ! Rappelez votre monstre ! Je vous jure que je produirai votre film, je… (Hurlements. Bruits organiques de viscères que l’on déplace)

Voix de la femme : Coupez ! Merci, monsieur le producteur pour votre participation à ce projet. Allez, mon beau, retourne dans ton antre pour digérer. J’appelle un autre producteur pour ton prochain repas.

(Bruit du magnétophone que l’on éteint. Silence)

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