(MAL)ADRESSE

Inspiré d’une énigme réelle

Cela faisait deux semaines que Jérôme attendait ce moment. À peine descendu de son train, il sortit son téléphone portable de sa poche. Tapoter sur l’écran s’avéra difficile, encombré comme il l’était par un imposant bouquet de fleurs. Mais rien n’aurait pu l’arrêter, tant était grande l’impatience de serrer de nouveau dans ses bras l’objet de son désir. Il ouvrit sa messagerie. « Bonjour mon Amour. Je suis arrivé. Je te retrouve chez toi dans un instant. Je t’aime. »

Ces quinze jours lui avaient paru des mois. Il se rendait à l’évidence : vivre loin d’Ariane n’était pas possible. Et cela lui convenait parfaitement. Pourtant, leur histoire n’avait rien d’une évidence. Quelques mois auparavant, Jérôme avait reçu une invitation : un ami qu’il n’avait plus revu depuis une dizaine d’années fêtait ses quarante ans. Il avait décidé de tenter l’aventure, avait pris un billet de train et réservé une chambre d’hôtel. Si l’idée de se retrouver au milieu d’un grand nombre d’inconnus lui tordait le ventre, celle de renouer avec ses souvenirs d’étudiant avait été trop tentante. D’autant plus que rien ne le retenait dans la Capitale : célibataire par dépit et sans éclats, il vivait son existence d’employé avec un ennui consciencieusement entretenu. Le jour dit, il avait sonné à la porte d’une grande maison perdue dans la campagne, et avait été accueilli par les éclats tonitruants de la musique et une jeune femme d’une trentaine d’années, lumineuse. Ariane. Elle l’avait invité à entrer et lui avait tenu compagnie avec simplicité, gentillesse et humour. Jérôme s’était longuement demandé où était l’homme qui l’accompagnait avant de comprendre qu’elle était venue seule. Ils avaient beaucoup parlé, bu et dansé. Ils s’étaient confié l’un à l’autre. Ariane lui avait appris qu’elle n’était plus heureuse dans son couple, et qu’elle comptait se séparer prochainement de son conjoint. À la fin de la soirée, ils s’étaient promis de se revoir, et la promesse tenue avait été délicieuse. À chaque fois.

Sorti de la petite gare, Jérôme leva un bras pour attirer l’attention d’un taxi garé à quelques pas. Arrivé à sa hauteur, et ne le voyant guère réagir, il décida de déposer lui-même sa voiture dans le coffre. Le conducteur mit le contact quand Jérôme ouvrait la portière. « Bonjour. 3 allée Émile Zola, s’il vous plaît. » Le chauffeur le regarda dans le rétroviseur, le fixant d’un air où la mauvaise humeur le disputait à une pointe de surprise. « Décidément », se dit Jérôme, « même dans les petites villes les taxis ne sont pas aimables. J’ai dû le tirer de sa sieste… »

La voiture s’engagea avec souplesse sur la chaussée, et Jérôme sentit de nouveau l’excitation le gagner. Ariane était presque à portée de main.

« Vous allez retrouver quelqu’un, c’est ça ? Je dis ça à cause du bouquet… Une femme, hein ? » Le chauffeur avait parlé d’un air bourru, sans se départir de son air vaguement contrarié. « On ne peut rien vous cacher », répondit Jérôme qui n’avait aucune envie d’entamer une conversation avec cet inconnu peu amène. Ils poursuivirent donc leur route sans plus échanger de paroles. Leurs regards se croisaient de temps à autre dans le rétroviseur, et à chaque fois, le malaise semblait gagner en intensité. Jérôme n’y tenant plus décida de détendre l’atmosphère en relançant la conversation. « C’est une jolie région, je trouve. Vous êtes du coin, j’imagine ? » Pour toute réponse, l’autre alluma la radio, sur une station locale où s’enchaînaient d’insupportables scies musicales tirées d’un fond de catalogue de variété des années 70 et 80. La route menant au 3 de l’allée Émile Zola ne prenait généralement qu’une petite demi-heure, mais cette fois-ci, le trajet semblait devoir s’éterniser.

Enfin, Jérôme reconnut la maison qui marquait le coin de l’allée qu’il lui tardait de rejoindre. Le taxi tourna et s’engagea dans la rue bordée d’arbres. Le calme qui régnait dans ce petit quartier pavillonnaire faisait partie des plaisirs qui attiraient Jérôme dans cette petite ville. Oubliés le vacarme des voitures, les vociférations des conducteurs, la cohue des piétons encombrant les trottoirs et la pollution suffocante de Paris. Venir ici, c’était déjà se sentir en vacances.

Le taxi s’arrêta à la hauteur du numéro 3. Un simple portail en bois séparait la rue de la petite allée gravillonnée menant à la maison d’Ariane. Jérôme descendit, agréablement surpris de voir que le chauffeur lui emboîtait le pas pour aller ouvrir le coffre de la voiture. Il en extirpa la petite valise. Jérôme s’en saisit en le remerciant et mit le cap vers une soirée délicieuse.

Certes, il aurait aimé pouvoir rester plus longtemps, mais Ariane ne pouvait lui promettre plus d’une nuit à chaque fois. Son compagnon était un homme jaloux et emporté, et elle n’avait pas encore trouvé le courage de lui annoncer la fin de leur relation. Il se consola une fois de plus en se disant qu’ils pourraient encore se voir le lendemain, si les horaires du cocu le permettaient. Sinon, ils parviendraient certainement à partager un café en terrasse. « Advienne que pourra ! », se dit-il avec philosophie.

Il avait parcouru la moitié de l’allée quand il sentit une présence derrière lui. Il se retourna et vit le chauffeur à quelques pas. Avait-il oublié quelque chose dans la voiture ? Alors qu’il cherchait encore à comprendre la raison de la présence de cet homme, il s’aperçut qu’il tenait à la main droite une clef en croix, de celle qui sert à démonter les roues. Il eut à peine le temps de s’interroger sur ses motivations que le chauffeur leva le bras et abattit le lourd objet de métal sur son crâne. Le premier choc s’accompagna d’un bruit dur et mat. Jérôme s’écroula. Le suivant émit un son plus sec, cassant. Les autres virent une dominante humide prendre le dessus, à mesure que son visage perdait toute consistance. Bientôt, sa tête évoqua un œuf qu’un cuistot maladroit aurait fait tomber sur le sol carrelé d’une cuisine. Un œuf immonde au jaune sanglant.

Le chauffeur alla jusqu’à la porte de la maison et sonna. Ariane ouvrit très vite. Son regard trahissait la surprise. Puis l’horreur quand elle découvrit le cadavre ensanglanté de Jérôme gisant dans l’allée. « Alors, ma chérie ? On m’a fait cocu ? Dommage pour toi, ton bel Hidalgo a pris le mauvais le taxi. » Il la poussa dans l’entrée où il poursuivit son furieux travail de destruction.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *